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Interview du Rock One nº7
Rammstein chante en allemand et remplit sans coup férir des salles comme Bercy et plus encore dans sa patrie. Un phénomène hors normes et sans frontières donc. Partout où le groupe passe, il impose sa différence, son élégance toute germanique. Ultime effort, ce Reise, Reise (Voyage, Voyage), album de la consécration, qui nous transporte au plus profond du théâtre de leur humanité. Richard Z- Kruspe Bernstein, guitariste, fait avec nous le point sur ce 4e voyage qui a bien failli ne jamais voir le jour.
Désormais, tu t'exprimes en anglais alors qu'Olli (basse) préfère avoir recours à un traducteur. Connaissant votre attachement à votre langue maternelle, quelles sont les raisons qui, aujourd'hui, te pousses à le faire ?
Le problème, lorsque tu fais appel a un traducteur, c'est que tu perds du sens et certains détails. C'est comme le téléphone arabe. Entre le mot que tu prononces au début du jeu et celui que tu entends à la fin, c'est tout à fait différent. Et bien la, c'est un peu la même chose. Je suis convaincu 100% que la réponse que tu auras ne sera pas la même que la mienne. Donc, c'est plus facile pour moi de faire passer mon point de vue en anglais puisqu'on comprend le même langage. C'est la seule raison. Je pense que ça ne serait à l'avantage de personne de faire autrement.
Le précédent album avait été enregistré à Miraval dans le sud de la France et celui-ci en Espagne, au studio "El - Cortijo", en Andalousie. Penses-tu que les conditions climatiques de ces deux endroits soient bénéfiques pour vos compositions ?
Nous sommes des personnes si sombres à l'intérieur de nous-mêmes que nous préférons les endroits très lumineux. Et puis, on aime vraiment le soleil et on ne peut pas dire que l'Allemagne soit le meilleur pays pour ça (rires) ! Nous aurions aimé retourner dans le même studio que pour l'enregistrement de Mother (c'est le nom que donne Rammstein à l'album Mutter - Ndr) mais vu que nous avions prévu d'enregistrer en hiver, vers la mi-novembre de l'an passé (2003), il nous paraissait qu'il y faisait trop froid. Nous avons ainsi décidé de descendre encore plus au sud, en Espagne, où il fait un peu plus chaud.
Vos albums sont assez sombres en particulier Mutter. , On ne peut pas vraiment dire que l'endroit vous influence particulièrement dans vos compositions !
Je pense que toutes les humeurs quotidiennes ont un effet sur ta musique : des personnes que tu as au téléphone dans la journée jusqu'à ce que tu manges le matin. Après, c'est sûr qu'on ne peut pas dire que l'Espagne nous a influencés car tous les morceaux étaient déjà composés avant d'y aller. Pour ma part, j'ai quand même préféré enregistrer en France car c'est vraiment un endroit particulier. J'adore Miraval, c'est un ancien village entouré de vignes. En plus, je n'aime pas la nourriture espagnole, la française est bien meilleure.
Tu préfères vraiment la nourriture française même si tu la compares à l'allemande ?
Je suis vraiment très français dans mes goûts ! Même si je vis désormais à New York, je me débrouille toujours pour aller dans des restaurants français. J'ai un très bon ami en France, et il me fait de la cuisine française.
Ah oui, c'est Arnaud Graux, le bassiste d'Axel Bauer ! Tu as prévu de faire un projet parallèle avec lui. Tu peux nous en dire plus ?
Oui comment tu le sais ? En fait c'est un truc assez personnel qui s'appelle Emigrate. J'aimerai commencer à enregistrer des trucs à partir de mars prochain en espérant que tout sera prêt pour le début de l'année prochaine.
Quelle est la direction musicale de ce projet ?
C'est vraiment dur à décrire. Les gens me posent souvent cette question mais c'est si dur d'y répondre. Naturellement, il y a des influences à la Rammstein mais je chante en anglais... En fait, c'est un projet où je suis tout seul : du chant jusqu'à la batterie. Après, je recherche des musiciens qui m'aident à peaufiner les compositions, à aller plus loin. C'est un projet très égocentrique (rires) !
Lors de l'enregistrement de Mutter, il s'est avéré que des tensions étaient palpables car tu étais la personne la plus influente du groupe. On a même entendu parler de split. Avec le side-project Emigrate, il semble que tu aies trouve une alternative !
Exactement, j'ai trouve un équilibre, c'est important. C'est une des raisons principales pour laquelle j'ai crée ce groupe sans oublier que j'y prends beaucoup de plaisir. Effectivement, Mother est un bon album mais son enregistrement n'a pas été amusant. Je pense aussi que c'était le moment pour moi, parce j'ai toujours beaucoup d'idées pour Rammstein mais je ne peux pas toutes les exploiter. Tu comprends ce que je veux dire par là. Il est donc important pour moi d'expérimenter des choses d'une autre façon, en dehors de Rammstein.
Tu étais donc au centre de réelles tensions. Ça va mieux à présent ?
Oui beaucoup mieux. Nous nous sommes réunis afin de réaliser ce qu'était vraiment un groupe et redéfinir notre fonctionnement. Bien sûr, parfois, les gens essayent de contrôler les choses mais tu dois apprendre de tes erreurs. Un groupe ne peut pas dépendre d'une seule personne mais doit être la résultante de tous ses membres. Rammstein, c'est un long et difficile chemin parce que tu dois accepter le fait que nous sommes tous différents et tu dois apprendre à faire confiance aux autres.
Et c'est pareil dans ta vie personnelle. Tu essayes toujours de garder le contrôle sur les choses ou c'est juste propre au groupe ?
Hum, bonne question... (il réfléchit quelques secondes - Ndr). Je pense que c'est la même chose mais je vais mieux à présent (rires). J'ai commencé une thérapie que je poursuis encore à l'heure actuelle, et ça m'a permis d'apprendre beaucoup de choses sur moi. C'est un long processus entre le moment où tu apprends, celui où tu as conscience des choses et le moment où tu le pratiques dans ta vie et où les choses changent dans ton propre quotidien. Tu sais, la seule raison qui me pousse à vouloir contrôler les événements, c'est juste parce que j'ai peur de pleins de choses. Alors, je dois travailler sur moi-même et trouver des réponses. Mais, je le répète, je vais mieux à présent.
Es-tu effrayé à l'idée de perdre les choses ?
Oui ça vient en partie de là mais c'est vraiment dur pour moi de faire confiance aux autres. J'ai confiance en moi parce que je sais où je veux aller mais, avec Rammstein, je dois faire confiance en d'autres personnes même si, parfois, elles veulent aller dans des directions différentes des miennes.
Tout vouloir contrôler te vient peut-être de l'éducation que tu as dû recevoir lorsque tu vivais en Allemagne de l'est, dans l'ex-RDA. Te rappelles-tu de ces années-là ?
Oui, effectivement, vu comme ça. Nous avons été éduqués suivant les préceptes de la collectivité. J'étais très jeune à l'époque mais je me rappelle très bien des personnes qui développaient ces idées communistes, et je me disais que ce n'était pas possible. J'en ai de très mauvais souvenirs, j'étais totalement contre ce système totalitaire et d'un autre côté, il y avait des bonnes choses dedans, notamment pas de compétition.
GOETHE THE LIFE !
Injustement mis au second plan, les paroles de Rammstein méritaient qu'on rectifie le tir en mettant au grand jour le talent de poète de Till Lindemann. Longtemps appelé "L'album Rouge", Reise, Reise ne déroge pas à la règle Rammstein en empruntant une fois de plus son titre à une chanson. L'artwork de Voyage, Voyage a été inspiré par le film Chute Libre avec Michael Douglas. En effet, les étranges photos qui figurent à l'intérieur du livret évoquent de la tôle froissée d'un appareil qui se serait écrasé. Dalai Lama introduit bien le sujet. Il s'agit d'une adaptation moderne du Erlkönig (Le Roi des Aulnes) de Goethe : "An bord ist auch ein Mann mit Kind / Sie sitzen sicher sitzen warm, gehen so dem Schlaf ins Garn" ("À bord un homme et son enfant / Ils sont en sécurité, assis au chaud / Et dans leur sommeil, ils vont tomber dans le piège."). Le single Mein Teil (Mon outil ou Ma partie) évoque, quant à lui, un fait divers de cannibalisme qui a eu lieu en Allemagne. Le titre est introduit par la petite annonce que le cannibale avait passé à sa "victime" : "Seche gut gebauten 18 - 30 jährigen zum schlachten' Der Metzgermeister" ("'Cherche un jeune homme bien bâti de 18 à 30 ans prêt à se faire abattre, signé : Le maître boucher"). Elle démontre toute la complexité de l'affaire car la "victime" avait elle-même demandé à se faire émasculer et manger le pénis ! Plus ironique, Amerika" n'est pas un titre manichéen où tout serait noir ou blanc. Selon les membres de Rammstein, Amerika" se veut ni anti, ni pro-américain mais dénonce la domination de la culture américaine sur le reste du monde. Ils mettent également le doigt sur le laisser aller des pays européens qui acceptent trop facilement certaines traditions américaines : "Nach Afrika kommt Santa Claus / Und Vor Paris steht Micky Maus" ("Le Père Noël vient en Afrique / et Mickey Mouse est aux Portes de Paris"). L'album se conclut par une des plus belles chansons d'amour de l'histoire du métal dont les mots se suffisent à eux-mêmes : "Die Liebe ist ein wildes Tier / sie beist und kratzt und tritt nach mir / hait mien mit tausend Armen fest / zerrt mich in ihr Liebesnest / frist mich auf mit Haut und und Haaren / und wurgt mich wieder aus nach Tagen und Jahren" ("L'amour est une bête sauvage / Elle mord me griffe et me donne des coups de pied / Me tient avec mille bras / Me traîne dans son nid d'amour / Me bouffe corps et âme / Me vomit après un jour ou une année"). Merci à www.planetrammstein.com
Depuis deux albums, votre musique est plus accessible qu'à vos débuts. Quelles sont vos influences ?
II n'y a pas d'influences particulières, c'est juste que nous aimons les mélodies dans la musique. À chaque fois que j'écoute de la musique, j'en ai un peu rien à foutre de savoir si c'est pop, rock ou blues. J'aime les mélodies et créer des chansons simples. Je n'aime pas compliquer les choses contrairement à la musique industrielle, le hardcore ou le métal où ils essayent toujours de compliquer au maximum. Je pense que c'est la raison principale pour laquelle les gens nous voient "populaires".
Reise, Reise est plus ambiant, moins basé sur la rythmique. Comment ont été travaillés les morceaux de ce disque comparé aux précédents ?
Pour cet album, les choses ont été différentes dans le sens où rien n'était figé lorsque nous sommes rentrés en studio. Avec Mother, tout était vraiment contrôlé, et produit d'une façon bien précise. Mais avec Reise, Reise, tout était plus détendu. Chacun avait sa place dans la création de chaque morceau. Nous avons appris à jouer dans des tonalités différentes, créer de nouveaux effets à la guitare par exemple. Nous avons composé plus spontanément nos chansons, plus qu'à l'époque de Mother. On est resté assis devant nos ordinateurs et on a tout composé ainsi, ce qui fait une très grande différence. Le résultat est beaucoup plus organique et plus humain.
Vous avez écris une chanson qui s'intitule Amour. Pourquoi avoir utilisé un mot français ?
Tout simplement parce qu'il s'agit d'une chanson qui parle d'amour (rires) ! "amour", c'est un mot bien plus joli que "love" ou "liebe". Quand tu utilises "amour" (il le prononce avec un bon accent et d'une façon langoureuse - Ndr), c'est plus romantique. Les Américains utilisent le mot "love" dans toutes les phrases alors qu'en Allemagne, quand tu utilises le mot "liebe", c'est vraiment quelque chose de réel, vraiment sincère et profond. Mais, à force d'employer ce mot pour tout et n'importe quoi, il devient superficiel. Le mot "amour", du coup, est vraiment parfait car c'est à la fois romantique et sincère !
Sur te morceau Moskau, vous aviez un projet pour faire un featuring avec T.A.T.U, le duo féminin russe. Peux-tu nous dire pourquoi ce projet n'a pas abouti ?
Nous ne l'avons pas fait car c'était vraiment compliqué de trouver un accord avec le groupe, elles ont quatre ou cinq managers. C'était vraiment le cauchemar, on a essayé pendant deux mois et, après, on s'est dit : "Peu importe, concentrons-nous sur la musique, nous n'avons pas besoin de signer quelque chose juste pour faire des backing-vocals !".
Amerika mélange la langue allemande et anglaise alors que vous avez toujours prôné le besoin de ne pas vous américaniser. Vous n'avez pas peur que cela se retourne contre vous...
Nous sommes des personnes ouvertes d'esprit et les choses changent au cours d'une vie. Ce morceau s'y prêtait particulièrement car il parle de l'Amérique. We're All Living In Amerika, tout le monde peut comprendre le fait de chanter en anglais car, en plus de bien sonner, ça allait de soi.
Par le passé, vous aviez déjà enregistré des versions anglaises des morceaux de Sehnsucht qui ont eu moins de succès que les versions allemandes. Est-ce une raison suffisante pour ne plus retenter l'expérience ?
Nous avions effectivement essayé de faire Engel et Du hast mais on s'est vite aperçu que les programmateurs préféraient les versions originales. En fait, il s'agissait juste d'une transcription des paroles et au final, les histoires différaient et ça ne fonctionnait pas car les textes en allemand et notre musique forment un tout. Ces chansons ont été conçues en allemand et doivent le rester.
Avec votre succès aux États-Unis, faire une chanson comme Amerika est une réelle prise de risque. Et si les gens ne comprenaient pas bien l'humour et la dérision de ce titre...
Nous ne pouvons pas tout bien faire, c'est impossible. Alors, au final, même si des personnes interprètent cette chanson d'une façon différente de notre intention initiale, ce n'est pas très grave. Bien sûr qu'il y aura des personnes qui ne comprendront pas le vrai sens de ce morceau mais nous ne pouvons pas faire plaisir à tout le monde. C'est vraiment la dernière chose que nous essayons de faire.
Nous n'avons pas envie de nous considérer comme un groupe politique car nous n'avons pas envie de dire aux gens ce qu'ils doivent dire ou penser. Amerika est un état de fait car effectivement, nous vivons tous en Amérique.
Cette chanson est en effet humoristique et ironique car, après tout, tu as le choix de boire ou non du Coca Cola et du manger ou non Mac Donald. Personne ne t'y oblige.
A présent, vous êtes perçus comme des rock stars, pourtant votre attitude est anti rock star... Vous remplissez quand même un Bercy et pourtant vous restez simples et abordables ce qui est une attitude respectable...
Tu penses vraiment qu'on est des rocks stars ?! (Il fait mine de siffler pour appeler un serveur puis il éclate de rire - Ndr). Non, je déconne. Premièrement, pour moi, "rock star", c'est un mot américain. En Allemagne, nous n'avons pas de rock stars. Alors, pour moi, c'est assez dur de me sentir à l'aise avec ce mot car il ne représente rien à mes yeux.
En fin de compte, je crois que nous sommes trop âgées ou peut être trop stupides pour penser qu'être une rock star signifie encore quelque chose, il s'agit juste d'un illusion.
Même si c'est une partie de toi, en réfléchissant bien, tu réalises qu'il y a une vie à côté de ce que tu fais. Je pense d'ailleurs que c'est le seul moyen de survivre. C'est la raison pour laquelle nous avons vraiment les pieds sur terre, que nous savons qui nous sommes même si nous restons fiers que ce que nous avons accompli. Dans ma vie, j'ai rencontré des personnes importantes pour moi comme Martin Gore de Dépêche Mode. Les mecs comme lui sont très humbles, ils ne sont pas arrogants et n'ont pas une attitude de "rock star". Je pense que la plupart de personnes qui n'ont pas vraiment de succès ont une attitude de rock star.
Que détestes-tu le plus dans ce statut ?
Psouf ! Je sais que parfois c'est dur lorsque tu es de mauvaise humeur, trop sensible ou parfois fatigué. Mais, d'après ma propre expérience, tu as toujours la possibilité d'aller ailleurs. Si tu ne veux pas être là, tu t'excuses et tu pars. C'est juste une question de choix.
Et maintenant que tu vis aux États-Unis...
Tu penses que je vais devenir une "rock star" (rires) ?
Oui excellente question pour conclure cette interview !
Non, premièrement, New York n'est pas l'Amérique. C'est une ville cosmopolite dans laquelle je suis très entouré d'Européens. Les personnes que tu rencontres là-bas sont très attirées par l'art en général tout comme les Européens. New York est vraiment une ville différente, elle n'a rien à voir avec le reste de l'Amérique.










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Contenu :
Rock One nous fait le plaisir de discuter avec Richard Z. Kruspe-Bernstein pour une interview assez étendue. On y apprend beaucoup d'informations sur l'album Reise, Reise et le guitariste nous parle des tensions qu'à subit le groupe lors de l'écriture de Mutter.
Auteur de l'article : Noemy LANGLAIS